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5 juil. 2018 12:54

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FATOUMATA BA : « NOUS NOURRIR DE L'ECOSYSTEME SOCIAL ET CULTUREL EST DAVANTAGE QU'UNE VOLONTE »

Figure de la tech africaine, Fatoumata Bâ vient de réussir une levée de fonds d'amorçage d'un million d'euros pour son nouveau bébé, Janngo, qu'elle qualifie de « premier social start-up studio » d'Afrique.

Depuis l'obtention de son diplôme de l'école de commerce de Toulouse, il y a neuf ans, Fatoumata Bâ fonce comme une fusée passant d'une (grande) société à une autre, testant et réussissant au passage à concrétiser sa fibre d'entrepreneur. Après Orange, Atos et notamment Jumia, la première licorne africaine, dont elle a créé la filiale ivoirienne avant de diriger Jumia Nigeria et d'intégrer le comité exécutif, la voilà qui vient de fonder Janngo, « premier social start-up studio » d'Afrique, pour passer à la vitesse supérieure et saisir et faire saisir aux PME et aux consommateurs toutes les opportunités offertes par le digital sur un marché aussi prometteur que l'Afrique. Pour ce faire, elle a réussi une levée de fonds d'amorçage d'un million d'euros auprès du pôle innovation métiers de la famille Mulliez, propriétaire de la chaîne d'hypermarchés Auchan, la banque d'affaires européenne Clipperton, exclusivement dédiée au secteur de l'innovation et du digital, « experte des plateformes technologiques à forte croissance », et Soeximex, leader de l'import-export présent en Afrique de l'Ouest depuis plus de cinquante ans en soutien à la consommation et spécialisé dans l'automobile et le négoce alimentaire. À la veille de l'ouverture de la 3e édition de Viva Technology, grande manifestation autour des thématiques de l'innovation pour grands groupes et start-up, qui a choisi de mettre l'Afrique à l'honneur cette année à travers un espace Afric@tech où une centaine de start-up africaines vont pouvoir montrer et démontrer tout leur savoir-faire, Fatoumata Bâ s'est confiée au Point Afrique.

Le Point Afrique : En quoi Janngo est-il différent des autres start-up actuellement sur le continent ? Le nom que vous lui avez donné marque-t-il cette différence ?

Fatoumata Bâ : Plus qu'une start-up, Janngo est le 1er start-up studio africain d'entreprises sociales, c'est-à-dire que nous développons des plateformes digitales clé en main afin d'améliorer l'accès au marché et la compétitivité des PME africaines, tout en générant des emplois qualifiés directs et indirects en particulier à destination de femmes et de jeunes. À la différence d'un incubateur ou d'un accélérateur, nous opérons avec une équipe interne d'entrepreneurs en résidence que nous finançons avec du capital propre afin de tester des solutions digitales aux problèmes rencontrés par les PME. Une fois l'appétence du marché validée, nous accélérons la croissance puis l'expansion géographique. Janngo signifie « demain » ou « avenir » en peul et traduit l'enjeu prégnant pour notre continent de construire aujourd'hui les modèles économiques performants et inclusifs de demain, conjuguant la rentabilité, d'une part, à l'impact social, d'autre part. Cette nécessité est impérieuse au regard des projections démographiques annonçant près de 1 milliard d'Africains supplémentaires d'ici à 2030 qu'il faudra nourrir, loger, soigner et surtout employer.

Vous voulez poser les fondements d'un écosystème au service des entreprises et des consommateurs. L'environnement tech africain vous paraît-il suffisamment mûr pour y parvenir en toute sécurité ? Quels outils envisagez-vous de déployer pour y arriver ?

L'environnement tech africain nous paraît non seulement mûr, mais idéal : c'est sur notre continent que le terme « leapfrog », véritable saut quantique technologique, trouve sa meilleure illustration. En effet, le digital est souvent dans les pays développés un canal de substitution, plus agile et plus moderne, certes, mais permettant surtout d'optimiser un service quand, en Afrique, il s'agit d'un canal permettant la réalisation d'un service. L'exemple des services financiers déployés via le mobile banking en est emblématique. Pour autant, nous avons la conviction que l'approche gagnante est celle du développement d'écosystèmes à travers des plateformes digitales, certes, mais ciblant l'économie réelle afin de maximiser l'impact sur la chaîne de valeur. Au-delà de notre vision stratégique et de notre capacité d'exécution prouvée par le passé, nous apportons une combinaison unique de capital, financier et humain, et de technologie.

Côté entreprises, vous visez prioritairement les PME. Il va vous falloir distinguer les formelles et les informelles. Au-delà, envisagez-vous des approches différenciées pour les toucher ?

Nos 17 millions de PME africaines souffrent au pire d'un préjudice, au mieux d'un paradoxe : elles sont reconnues comme le moteur de la création d'emplois, jusqu'à 85 % en moyenne et jusqu'à 20 % du PIB quand, dans le même temps, elles ont un accès limité au marché, que ce soit en termes de débouchés ou de capital. Leurs ambitions de croissance relèvent d'un véritable parcours du combattant : c'est une hérésie ; davantage qu'une opportunité, nous voyons là une immense responsabilité.

Nos expériences passées à coconstruire et diriger le géant du e-commerce africain ont permis de tisser un lien de confiance particulièrement fort avec ces PME : nous savons les écouter, mettre leurs enjeux au cœur de notre vision, tester nos prototypes à leurs côtés pour arriver à notre objectif commun : les faire croître à la mesure de leurs marchés afin qu'elles deviennent de véritables champions nationaux, régionaux, panafricains, voire globaux.

Au-delà d'une approche différenciée entre le secteur informel et le secteur formel, nous voyons le numérique comme un formidable levier de formalisation des PME : opérer sur une plateforme leur permet, dès lors, non seulement d'améliorer leur performance, mais permet également aux institutions financières de pouvoir mieux apprécier leur solvabilité, préalable indispensable à leur financement.

Prévoyez-vous quelque chose dans votre démarche pour accompagner les autoentrepreneurs et les TPE du secteur informel ? Si oui, comment ?

Le terme de PME relève quelquefois d'un abus de langage sur notre continent car incluant souvent les TPE. C'est le cas, par exemple, en Côte d'Ivoire, où le terme PME englobe, du point de vue de la loi, aussi bien les micro, petites et moyennes entreprises. Elles représentent aujourd'hui 98 % des entreprises ivoiriennes et 18 % du PIB. La distinction principale que nous opérons est de nous assurer de la pertinence de notre proposition de valeur : nous constatons des besoins importants de renforcement des capacités chez les TPE, quand les moyennes entreprises rencontrent plus souvent des défis liés au passage à l'échelle comme la gestion du besoin en fonds de roulement ou l'expansion géographique.

Du côté social, vous visez particulièrement les femmes et les jeunes. Comment envisagez-vous d'atteindre cette cible assez fragile dans le contexte africain actuel ?

Les femmes, d'une part, et les jeunes, d'autre part, sont malheureusement les plus exposés au chômage de masse et aux difficultés d'accès au financement : c'est ainsi que le chômage des jeunes est le double de celui des moins jeunes sur notre continent et que les femmes sont encore surreprésentées dans le secteur informel. Dès lors, la problématique n'est plus d'identifier des femmes et des jeunes en quête d'emploi mais la capacité à créer de l'emploi, de manière massive, grâce à nos plateformes digitales. Se pose ensuite la question de la qualification professionnelle, c'est pourquoi la formation et le renforcement des capacités sont centraux à notre thèse.

L'inclusivité semble être un facteur important dans votre démarche. Comment comptez-vous en mobiliser au maximum la mise en œuvre chez vos partenaires ?

En effet. Mais, dans croissance inclusive, il y a d'abord croissance. Nous nous sommes donc attachés à identifier les secteurs pouvant générer le plus d'impact grâce au numérique et avons adopté la grille de sélection suivante : répondre aux besoins fondamentaux des Africains, notamment en soutien aux filières agricoles, à l'éducation et à la santé, permettre d'améliorer la performance et la compétitivité des PME, notamment la logistique et les services financiers, ou avoir le potentiel de générer massivement des emplois directs ou indirect, notamment la mode et le tourisme, secteurs encore peu exploités mais qui sont autant de richesses du continent Africain.

Accès au marché, services financiers, produits fondamentaux : les domaines que vous voulez faire émerger semblent bien cachés dans l'Afrique actuelle. Qu'envisagez-vous d'apporter à vos partenaires ? Des moyens ou des résultats ?

Lorsque vous avez une équipe d'entrepreneurs technologiques de classe mondiale passionnée par le développement du continent africain, cela ne peut donner qu'un culte du résultat et de la performance. Nous aurions pu demeurer dans des situations professionnelles confortables et prestigieuses, nous avons choisi de prendre des risques et de répondre à l'appel des PME africaines de manière à la fois ambitieuse et réaliste, disruptive et pragmatique, avec une vision claire et des moyens concrets. La croissance économique est, in fine, le seul moyen de développer un pays. Pas celle qui se stimule uniquement à coups d'investissements massifs dans les infrastructures mais celle qui se « mange » au quotidien, celle qui crée des emplois et celle qui permet l'ascenseur social et le progrès sociétal. Les PME sont pour nous les locomotives de cette croissance et les faire réussir est davantage que notre thèse, c'est notre sacerdoce.

Pour poser de solides fondements, vous vous êtes entourés de partenaires solides qui ont participé à votre première levée de fonds. Comptez-vous jouer de leur synergie pour faire la différence ?

Nous sommes particulièrement fiers d'avoir réussi à réunir autour d'un véritable projet de société des champions dans leur domaine en termes de performance, avec une vision long terme, une passion pour le continent africain, une forte adhésion à notre mission et à nos valeurs humaines, des synergies opérationnelles précieuses et une solide capacité financière à nous accompagner dans la durée. Ce tour de table réunit un champion de l'accès à la consommation ayant créé plusieurs centaines de milliers d'emplois dans le monde, une banque d'affaires à l'expertise technologique pointue, un leader du négoce international et du capital levé auprès d'un business angel africain passionné par le développement : autant de savoir-faire au cœur de nos défis au service des PME africaines.

La volonté de vous nourrir de l'écosystème social et culturel africain est manifeste. Est-ce à dire que vous rêvez d'un M-Pesa entrepreneurial ?

La comparaison est flatteuse, mais nous rêvons surtout d'un Janngo aux solides racines africaines propulsant des PME africaines au rang de champions mondiaux. C'est clairement notre vision à moyen terme. L'entrepreneuriat et le digital sont autant de sujets à la mode sur le continent africain de nos jours mais quand, comme certains d'entre nous, vous avez contribué à créer des milliers d'emplois directs, des dizaines de milliers d'emplois indirects et des opportunités pour des centaines de milliers d'opérateurs économiques en Afrique, cela vous donne la confiance et la force nécessaires à entreprendre à nouveau et au service du bien commun. Nous nourrir de l'écosystème social et culturel est davantage qu'une volonté : c'est le reflet de notre identité avec une équipe originaire du Sénégal, de la Côte d'Ivoire ou ayant vécu au Nigeria, au Kenya, au Tchad, au Gabon, au Togo et en Centrafrique.

Peut-on dire que votre démarche s'inscrit dans une certaine urgence africaine ? Si oui, pourquoi ?

Absolument. 900 millions d'emplois seront nécessaires sur notre continent pour absorber la croissance démographique dans les prochaines décennies, dont 600 millions pour les jeunes. Devant un défi aussi colossal, il n'y a que deux options : regarder le navire s'échouer et couler avec ou se jeter à l'eau et regagner ensemble la rive. Janngo est notre meilleure réponse au sentiment d'urgence en utilisant le numérique comme accélérateur de croissance pour nos PME et de développement pour notre société.


















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